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Chaque mois, le site d’Asteryos souhaite vous proposer un point de vue. Amis, partenaires, acteurs de notre écosystème prendront ainsi la plume. A l’occasion du West Web Festival et des futurs débats autour de la thématique Humans for Coding, c’est Stéphane Schultz, fondateur de 15marches qui nous ouvre un grand angle sur l’importance de la communauté à l’ére du web.

Il fut un temps où les entreprises les plus riches rachetaient les plus rapides et les plus créatives. À l’ère d’internet, la véritable richesse ne se conquiert plus par la force ou l’argent. La véritable richesse est la capacité collective à créer, développer et distribuer de la valeur . Des millions de personnes rédigent chaque jour des articles sur Wikipedia, complètent des cartes sur Waze, publient des tribunes sur Facebook ou commentent des livres sur Amazon. Elles ne le font pas pour Waze, ou Facebook, ou Amazon. Elles le font pour une “communauté” de personnes qui partagent les mêmes passions, état d’esprit, envies.

La véritable révolution de ces vingt dernières années n’est pas technologique : c’est la capacité qu’ont certains acteurs à fédérer et aider des communautés pour les faire passer à l’échelle. Un jeune homme de 28 ans, Ryan Hoover, a su par exemple créer Product Hunt à partir d’une simple liste d’emails pour passionnés de produits et services technologiques (lire Making Product Hunt). Les fondateurs de Waze ont permis dès le début aux membres les plus actifs de leur communauté de compléter eux-mêmes les cartes de leur ville et les traduire dans leur langue maternelle.

Une plateforme n’est jamais neutre : son rôle est de créer un environnement fait de design, de culture, de récompenses et de contraintes pour inciter chaque utilisateur à se comporter conformément aux intérêts de la communauté . Il est recommandé d’avoir plus de 50 commentaires sur Amazon pour que votre produit soit le mieux classé. N’importe qui peut “upvoter” pour un article sur HackerNews ou un produit sur Product Hunt. De telles fonctionnalités incitent les utilisateurs à mobiliser leur propre communauté, alimentant la plateforme dans un cercle vertueux. Airbnb est peut-être le site qui a poussé le plus loin cette capacité à inciter ses hôtes à offrir le meilleur service sans les brusquer : lire Unlocking extraordinary hospitality . Animer une communauté est devenu une science, enseignée dans
les meilleures universités. Nous avions détaillé les qualités et compétences nécessaires pour cela : Demain Community Manager sera le job le mieux payé de votre entreprise .
Malheur aux vaincus. Difficile de lutter contre Instagram, Facebook et Snap pour séduire les photographes amateurs : le pionnier Flickr, qui a hébergé jusqu’à 6 milliards de photos, a été vendu récemment après être passé entre les mains de Yahoo.. Et que dire de Nokia, mort de ne pas avoir compris que produire les meilleurs téléphones ne suffisait pas : il fallait aussi disposer de la meilleure communauté de développeurs pour créer des applications sur sa plateforme. Lire Votre plateforme brûle-t-elle ?

Les pure players du web ont prospéré grâce aux communautés. Ils en observent finement les moindres faits et gestes pour comprendre ce qui leur plaît et ce qui les attire. Ainsi le géant du bureau à partager WeWork a-t-il racheté cette année le petit Meetup (vous savez, le site que vous utilisez pour organiser vos rencontres entre passionnés de musique). WeWork ajoute ainsi les “moments” aux “lieux” au service des communautés qu’elle sert déjà : du freelance au grand groupe du CAC 40. Et surtout, elle acquiert des communautés qui se connectent dans la vraie vie, ce qui a paradoxalement une valeur très élevée à l’ère d’internet. Lire : This is why WeWork is buying Meetup.

“Acquérir” n’est évidemment pas le bon terme. Les plateformes ne sont pas propriétaires de leurs utilisateurs. Mais comme l’a montré l’épisode Facebook récemment, il reste quand même difficile de quitter une plateforme pour une autre, tant le “fossé” qui retient les utilisateurs leur historique, leurs contenus, leur réseau, leur ranking ,…est profond. Ce qui nous amène à LinkedIn, racheté récemment par Microsoft pour 26 milliards de dollars. Et surtout GitHub, acquis par le même Microsoft pour plus de 7 milliards.

Ces deux entreprises sont différentes. Avec LinkedIn, on reste dans le mainstream , le site professionnel qui est à peu près l’équivalent de MS Office pour ses utilisateurs : c’est assez peu sexy, ça marche mal, on y trouve tout et (surtout) n’importe quoi, mais comme tout le monde l’utilise difficile de ne pas y être.

Même si le site est moins connu du grand public, le rachat de GitHub semble être un mouvement plus profond pour Microsoft. GitHub, c’est une plateforme où 28 millions d’utilisateurs partagent leur code, le commentent et le complètent même lorsqu’il est ouvert. Grâce à un système simple et malin de présentation, d’indexation et de navigation, GitHub est vite devenu un standard pour les étudiants comme les grandes entreprises numériques. Quand on cherche un “bout de code” pour son propre programme, un conseil ou un développeur, on va sur GitHub. Quand on veut se faire connaître, on ne met pas son CV sur RegionsJob, on expose son code sur GitHub.

Pourquoi racheter une telle plateforme, à un tel prix ? Les arguments de Microsoft en réponse à ceux qui contestent sa légitimité sont intéressants : “nous ne sommes plus en 1998 (à l’époque MST dominait outrageusement l’informatique et brillait par son absence d’ouverture)”, “nous sommes à l’écoute des réutilisateurs de nos solutions”, “nous sommes les premiers contributeurs sur GitHub”, “nous sommes parmi les premiers producteurs de code en open source ”. Avant ce rachat, les développeurs de Microsoft ont commencé par utiliser massivement la plateforme, et c’est sans doute cet engagement individuel qui fera le succès de cette acquisition. 5 milliards, ce n’est finalement pas cher pour changer d’image et entrer de plain pied dans la plus grande communauté d’inventeurs et de producteurs du XXIème siècle.

En conclusion, nous constaterons avec Ben Thompson que cette acquisition marque bien le changement d’époque que nous décrivions au début de cet article. Alors qu’il y a à peine 20 ans la puissance de Windows attirait facilement (et gratuitement) les développeurs du monde entier, Microsoft a dû payer le prix fort ( 375 $ par développeur ) une collaboration qui n’est même pas garantie. Le monde semble désormais se diviser entre celles et ceux qui savent comment fédérer et animer des communautés pour créer de la valeur, et celles et ceux qui en sont incapables, et n’ont que leur argent pour tenter d’acquérir cette richesse moderne. À vous de choisir.

Stéphane Schultz- QuinzMarches meet Asteryos

Stéphane Schultz

Fondateur de 15marches, agence de conseil en stratégie et innovation. A l’origine de la création de lafabriquedesmobilites.fr et openwaste.io, deux dispositifs d’innovation ouverte dans le domaine des mobilités et de l’économie circulaire.